UN CHATUn chat qui me regarde... Il est là tout près, sur ma table; il avance sa petite tête obscurément pensante, où doit se faire en ce moment quelque lueur inaccoutumée.
Tant qu'il a entendu aller et venir autour de moi des domestiques ou des gens quelconques, il s'est dédaigneusement tenu à l'écart sous un fauteuil, car je suis l'unique ayant permission de caresser sa robe toujours immaculée. Mais, dès qu'il m'a senti seul, il est venu et s'est assis bien en face, pour soudainement prendre une de ces expressions profondes comme il en passe de temps à autre dans le regard de ses pareils, - bêtes contemplatives, bêtes énigmatiques. Ses deux yeux jaunes, fixés sur moi, sont grands ouverts, dilatés par un effort intérieur pour interroger et essayer de comprendre: « Qui es-tu, en somme? - demande-t-il, - toi à qui je me confie? Qu'est-ce que tu vaux? Qu'est-ce que tu penses et qu'est-ce que tu fais en ce monde? »

Dans notre ignorance de tout, dans notre impuissance à rien savoir, quel étonnement - et peut-être quelle terreur - il Y aurait à pénétrer, par les étranges fenêtres de ces yeux, jusqu'à l'inconnaissable de ce petit cerveau caché derrière. Oh ! si l'on pouvait, rien qu'un instant, penser à sa place, et ensuite se souvenir, quelle solution subite et décisive, pleine d'épouvante sans
doute, cela donnerait à des problèmes éternels. Nous sont-elles très inférieures et lointaines, ces bêtes familières, ou bien terriblement voisines? Est-il beaucoup plus épais que le nôtre, le voile de ténèbres qui leur masque la cause et le but des existences?.. Mais non, jamais, jamais il ne sera donné à aucun de nous de rien déchiffrer, dans ces petites têtes câlines, qui se font si amoureusement caresser, tenir et comme pétrir dans nos mains...
A présent, il va s'endormir, le chat, et rêver, sur cette table où j'écris; le plus près de moi possible, il s'installe, non sans avoir deux ou trois fois allongé la patte, en me regardant, pour implorer la permission de descendre sur mes genoux. Et il se couche, la tête tendrement appuyée sur mon bras avec un air de dire: « Puisque tu ne veux pas de moi tout à fait, souffre au moins cela, qui ne te gêne guère. »
Quel mystère que l'affection des bêtes! Tout ce que déjà cela dénote d'élevé, de supérieur, dans leurs âmes si inconnues.
Et comme je comprends Mahomet, au chant du muezzin qui l'appelait à la prière, coupant avec des ciseaux le coin de son burnous avant de se lever, par crainte de déranger son chat qui s'était installé dessus pour dormir.
Extrait de Pierre LOTI - Vie de deux chattes.